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16/11/14 - Décès de Salomon (Moni) Cohen

Nous avons appris avec une grande tristesse le décès à Paris de Salomon (Moni) Cohen, un des piliers de l'oratoire Egyptien "Eliahou Hanabi". A toute sa famille et à tous ses proches, nous adressons nos sincères condoléances. 

En hommage à sa mémoire, nous re-publions le texte de son fils Claude, paru dans "Nahar Misraim" N°56 du 4ème trimestre 2013.

Mémoire et transmission

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Dans la mise à jour de mai 2013 de l'excellent site d'Albert Pardo (http://albert.pardo.free.fr/ souvenirs-egypte.htm) nous avons relevé une belle lettre de Claude Cohen adressée à M. Pardo. Nous avons le plaisir de publier ce texte avec l'accord d'Albert Pardo et de Claude Cohen.

Reçu le 15 avril 2013 de Monsieur Claude COHEN :

Cher Monsieur,
Je tombe sur votre site par hasard. A vrai dire, on ne tombe pas sur un site comme le vôtre par hasard. Je cherche depuis des années.

Permettez-moi tout d'abord de me présenter. Je suis né à Paris, un 14 juillet 1958 et y ai vécu la majeure partie de ma vie, hormis mes années d'études aux États-Unis.

Je suis profondément français. Il y a peu de régions de France que je n'ai visitées et de spécialités culinaires que je n'ai goutées, n'ayant aucune contrainte alimentaire. Bien que juif, je ne suis pas pratiquant et suis opposé à toute forme de communautarisme. Je ne suis jamais allé en Égypte, ne parle pas un mot d'arabe et n'ai à priori pas de raison de correspondre avec vous et vos lecteurs.

Seulement voilà, il y a mon père, Salomon (Moni) Cohen de Sakkakini et ma mère Mireille Acher d'Héliopolis. Mes grands parents enterrés à Bassatine. Ma famille de Sao Paolo, Los Angeles et Brooklyn, les amis de mes parents, hélas chaque année moins nombreux. Il y a aussi un accent que j'entends en vous lisant, des anecdotes incroyables d'avant les événements, une cuisine que j'adore à défaut de la maîtriser et les chantas de mes parents jamais ouvertes à la cave.

J'étais au collège des Frères à Khoronfish. J'ai passé mon bachot franco-arabe et parle l'arabe littéraire comme l'arabe baladi. Pendant la guerre, j'ai du me débrouiller et ai trafiqué avec les anglais sur place. Plus tard, j'ai eu un magasin de montres rue Soliman Pacha près de l'immeuble Yacoubian, j'avais une DeSoto cabriolet, je portais des smokings en sharkskin, j'allais avec mes copains chez Groppi, à l'Auberge des Pyramides ou au Mena house, je voyais les films américains au cinéma Métro, je connaissais toutes les chansons d'Oum Kalsoum. J'ai même joué une fois au poker avec le roi Farouk et ai connu Dalida qui était de Choubra. L'été, nous allions en vacances à Alexandrie ou Ras El Bar. Wallahi, j'ai bien passé.

Yaret que j'aie vécu ces histoires, car vous l'aurez compris, ce sont celles qu'on m'a raconté. Je n'ai pas bu l'eau du Nil. Je sais pourtant les rues du Caire sous leur ancien nom, je fais mon café masbout dans une kanaka si possible avec une kahka, même si je ne réussis pas toujours à faire monter le wesh comme il faut. Mon âme sort devant un foul medamas bien préparé, des mahchis, kobeibas, et la konafa de ma mère. Je traverse Paris pour acheter des olives kalamata, du gebna beida, et de la pastourma chez Hératchian « l'arménien ». Je connais aussi quelques nokat et proverbes et ne me trompe jamais sur l'accent égyptien.
Je suis pétri d'histoires extraordinaires du Caire et d'Alexandrie où toutes les communautés se côtoyaient sans pour autant se mélanger, khawagat, bachas, fellahins, chahhâtîn wa noubalâ' ces mendiants et orgueilleux d'Albert Cossery.

Quand je lis une histoire ou un roman sur cette époque bénie, je suis surpris par leur puissance évocatrice. Je connais, j'y étais même, puisqu'on me l'a raconté. Quand Suzie (Latifa) Vidal vous écrit sur son retour au Caire, je suis avec elle. Je parle au bawab de ma mère comme elle au sien quand elle est retournée trente ans plus tard dans sa villa. Deux ou trois mots familiers en arabe dans une phrase et je capte le sens ralatoul. J'ai fait plus haut mon françaoui, mais au fond, ana masri abadan.
Quand il m'arrive de rencontrer un descendant, je suis frappé par les mêmes histoires et les mêmes mots en arabe que nous transportons en secret. "Ya salam, mon père était à la même table de poker au Casino des Pigeons ce soir de 1947". Anecdote qui pose accessoirement une question sur les règles du jeu, le poker ne pouvant se jouer à 100.
J'ai une (trop) bonne maîtrise de l'argot parisien, mais si un automobiliste tarde à démarrer, il m'arrive de lâcher un juron en arabe, comme mon père le faisait.
Mieux encore, quand je suis allé pour la première fois dans ma famille à Brooklyn, nous avons immédiatement partagé le même sabir avec mes cousins américains francophones:

- "Hi Claude, good to see you, wahachtina, enti asnestena! Mum, look who's here!"
- " Ya salam, il est arrivé le parisien, entre ya rohi "
- " Give me la chanta. Moti ana, elle est très lourde, tu l'as portée all the way from 72nd ? ya rhazouk kebir "
- " Taieb, maintenant tu dois manger quelque chose, I cooked belehat, chicken sefrito avec du riz, and mahchis "
- " Aunti, I'm stuffed, on nous a servi à manger dans le plane. "
- " Eib, no way, c'est le ossoul, ne me noircis pas ma figure. "
Voilà pour le pittoresque. Car pour la transmission, c'est plus compliqué.
Il existe plusieurs ouvrages et sites sur les juifs d'Égypte et plus généralement sur l'Égypte cosmopolite d'avant la révolution. Robert Solé, Paula Jacques, Albert Oudiz, Jacques Hassoun, Lucette Lagnado, Moïse Rahmani, Mona Lattaf, Victor Sanua et bien sûr vous, avez merveilleusement écrit sur la nostalgie d'une époque révolue.
Vous racontez des histoires émouvantes ou pittoresques, mais nous les enfants sommes muets. Français, Brésiliens, Américains, Australiens... nous sommes condamnés au secret d'un exode que nous avons vécu par procuration car il n'existe pas d'histoire des événements non vécus. La transmission ne survit pas au-delà d'une génération.

Continuez donc de remplir notre fabrique de souvenirs imaginaires avec talent le plus longtemps possible. Kol sana wenta tayebin .

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